Publié le 12 mars 2024

Chaque pas en forêt à La Réunion peut, sans que vous le sachiez, semer la destruction écologique.

  • Le transport involontaire de graines d’espèces invasives via les semelles de chaussures est une menace majeure pour la flore endémique de l’île.
  • Des gestes simples, comme le brossage systématique des chaussures aux stations dédiées, peuvent neutraliser ce risque et préserver la biodiversité.

Recommandation : Adoptez le protocole de décontamination avant et après chaque randonnée pour préserver activement la biodiversité unique de l’île.

Imaginez la scène : vous marchez sur un sentier de La Réunion, entouré par une végétation luxuriante, des fougères arborescentes semblant sorties de la préhistoire, le chant des oiseaux que l’on n’entend nulle part ailleurs. Chaque randonneur vient ici chercher cette connexion à une nature spectaculaire et préservée. On nous conseille de rester sur les sentiers, de ne pas laisser de déchets, des réflexes de bon sens. Mais si la menace la plus insidieuse, la plus destructrice, était invisible et se cachait sous nos propres pieds ? Si chaque pas, au lieu de nous rapprocher de la nature, contribuait à l’étouffer ?

L’idée peut paraître excessive, et pourtant, elle est au cœur de la lutte pour la survie des écosystèmes réunionnais. Le véritable danger ne vient pas tant d’un acte malveillant que d’une ignorance partagée. Nous, randonneurs, amoureux de ces paysages, sommes sans le savoir les principaux vecteurs biologiques de la propagation des espèces exotiques envahissantes (EEE). Une seule graine de « peste végétale », logée dans la boue séchée d’une semelle, peut être le point de départ d’une colonisation qui anéantira des pans entiers de forêt endémique. Ce n’est pas une hypothèse, c’est un processus biologique documenté.

Cet article n’a pas pour but de vous culpabiliser, mais de vous armer. En tant que botaniste spécialisé, mon objectif est de transformer votre regard. Il ne s’agit plus de simplement « faire attention », mais de comprendre les mécanismes de cette menace invisible pour devenir un maillon fort de la protection. Nous allons décortiquer ensemble pourquoi votre équipement est un risque, comment des gestes simples deviennent des actes de sauvetage, et comment distinguer l’allié de l’ennemi dans cette jungle fascinante mais fragile. Vous découvrirez que protéger ce patrimoine mondial n’est pas seulement l’affaire des scientifiques, mais la responsabilité de chaque marcheur.

Pour vous guider dans cette prise de conscience et vous donner les moyens d’agir, cet article est structuré pour vous emmener du problème à la solution. Vous comprendrez d’abord l’ampleur de la menace, puis découvrirez les actions concrètes pour devenir un randonneur protecteur.

Pourquoi nettoyer vos chaussures avant d’entrer dans une réserve naturelle est crucial ?

Le geste peut paraître anodin, presque dérisoire face à l’immensité de la nature. Pourtant, brosser les semelles de ses chaussures est sans doute l’action la plus impactante qu’un randonneur puisse réaliser pour la protection des forêts de La Réunion. Pour comprendre pourquoi, il faut visualiser le randonneur non plus comme un simple visiteur, mais comme un vecteur biologique. L’Office National des Forêts le rappelle avec force : plus de 1000 espèces végétales exotiques se sont implantées à La Réunion, et une centaine sont devenues des « pestes végétales » qui étouffent la flore indigène.

Le principal mode de transport de ces espèces d’un point à un autre de l’île ? Nos chaussures. Une randonnée dans les bas, près du littoral, peut charger vos semelles de graines de Longose ou de Liane papillon. Sans décontamination, votre randonnée suivante dans les hauts, à Bélouve ou au Maïdo, sèmera ces graines dans un écosystème vierge qui n’a aucune défense contre elles. C’est ce que l’on nomme la contamination croisée. Les stations de brossage installées aux entrées des sentiers (Volcan, Maïdo, Bélouve) ne sont pas des gadgets, mais la première ligne de défense d’un écosystème fragile. Utiliser ces « pédiluves secs » n’est pas une option, c’est une responsabilité.

Ce protocole de biosécurité ne concerne pas que les semelles. Les graines s’accrochent partout : sur les velcros des sacs, au bas des pantalons, dans les embouts des bâtons de marche. Chaque fragment végétal est une potentielle micro-invasion. Adopter une routine de nettoyage complète avant et après chaque sortie, et surtout lors d’un changement d’altitude, transforme une menace passive en un acte de protection active. C’est la reconnaissance que notre passage laisse une trace, et qu’il ne tient qu’à nous qu’elle ne soit pas une cicatrice indélébile.

Plan d’action : Votre check-list de randonneur zéro-impact

  1. Avant la randonnée : Brossez méticuleusement vos semelles aux stations de décontamination disponibles (Bélouve, Volcan, Maïdo).
  2. Vérifiez les accessoires : Nettoyez les embouts de vos bâtons de marche pour retirer toute trace de terre ou de débris végétaux.
  3. Inspectez votre équipement : Éliminez les graines et fragments accrochés aux velcros de votre sac à dos, à vos lacets et à vos vêtements.
  4. Focus sur les textiles : Secouez et brossez vigoureusement les bas de pantalon et les chaussettes, surtout après avoir traversé une zone dense.
  5. Après la randonnée : Nettoyez à nouveau tout votre matériel avant de changer de zone, particulièrement si vous passez de la côte à la montagne.

Pourquoi 30% des plantes de cette forêt n’existent nulle part ailleurs au monde ?

Si la décontamination des chaussures est si vitale, c’est que l’enjeu dépasse de loin la simple propreté. Ce que nous protégeons, c’est un trésor biologique d’une rareté inouïe : l’endémisme. Une plante ou un animal est dit « endémique » lorsqu’il n’existe naturellement que dans une région géographique précise et nulle part ailleurs sur la planète. Et à ce jeu, La Réunion est un champion du monde. La forêt primaire de l’île n’est pas juste une belle forêt, c’est un sanctuaire biologique, une arche de Noé végétale qui a évolué en isolement pendant des millions d’années.

Les chiffres sont vertigineux. La forêt de Bébour, par exemple, est un cas d’école. Selon les relevés de l’ONF, elle abrite une concentration de vie unique. Sur l’ensemble des espèces qui y poussent, une étude de la réserve biologique indique qu’un taux d’endémisme record de 39% est strictement réunionnais, et 19% est partagé uniquement avec l’île Maurice voisine. Concrètement, plus d’une plante sur trois que vous croisez dans cette forêt est une exclusivité mondiale. On y trouve plus de 400 espèces de végétaux indigènes, dont 111 espèces de fougères, qui créent cette ambiance si particulière de « forêt de nuages ».

Cet isolement, qui a permis la naissance de cette biodiversité extraordinaire, est aussi sa plus grande faiblesse. Ces espèces endémiques, comme le Tamarin des Hauts ou le Bois de Couleur, n’ont jamais eu à se battre contre des concurrents agressifs venus d’autres continents. Lorsqu’une espèce invasive est introduite, elle ne trouve aucun prédateur naturel, une compétition faible, et peut proliférer de manière explosive, étouffant littéralement la flore locale. Chaque graine de goyavier ou de vigne marronne qui germe dans ces milieux est une menace directe pour un patrimoine génétique qui a mis des millénaires à se constituer. C’est pourquoi chaque centimètre carré de cette forêt primaire est si précieux.

Pourquoi la forêt de Bélouve est-elle un laboratoire vivant à ciel ouvert ?

La forêt de Bélouve, avec sa canopée de Tamarins des Hauts et son parterre de fougères arborescentes (Fanjans), n’est pas qu’un décor de carte postale. C’est un champ de bataille et un laboratoire où se joue l’avenir de la biodiversité réunionnaise. En raison de sa richesse endémique et de la pression constante des espèces invasives, elle est devenue une « Réserve Biologique Dirigée » (RBD). Cela signifie que l’ONF et ses partenaires y mènent une gestion active et scientifique pour préserver son intégrité. C’est un combat de tous les instants contre l’envahisseur.

Vue aérienne de la canopée brumeuse de la forêt de Bélouve avec fougères arborescentes émergentes

Le terme « laboratoire » est ici très concret. Des équipes d’ouvriers forestiers et d’agents de l’ONF parcourent en permanence la forêt pour des opérations de « lutte ». Il s’agit d’arracher manuellement les pestes végétales comme le Goyavier, la Vigne marronne ou le Fuchsia. Comme le souligne l’ONF, l’objectif est double : conserver les habitats mais aussi organiser une veille pour détecter et éliminer au plus vite toute nouvelle espèce exotique. C’est une course contre la montre. En parallèle, des programmes de restauration écologique sont mis en œuvre : après un arrachage massif d’espèces invasives, des espèces indigènes et endémiques sont replantées pour aider la forêt à reconquérir son territoire. Ce travail méticuleux est la preuve que la préservation n’est pas un état passif mais une action continue.

Cet effort colossal porte ses fruits et explique pourquoi La Réunion fait partie des 34 « points chauds » de la biodiversité mondiale. Malgré la pression, l’île conserve un patrimoine exceptionnel. Des données récentes montrent que près de 30% de la surface de l’île est encore couverte par une végétation primaire, c’est-à-dire quasiment intacte. Lorsque vous marchez à Bélouve, vous ne foulez pas seulement un sol ancien, vous traversez le résultat d’années de lutte acharnée pour la préservation. Chaque randonneur qui respecte les consignes de biosécurité devient, à son échelle, un allié de ce laboratoire à ciel ouvert.

Comprendre les efforts déployés dans ce lieu emblématique renforce la motivation. Pour cela, il est utile de se souvenir de ce qui fait de Bélouve un véritable bastion de la biodiversité.

Vigne marronne ou Goyavier : faut-il arracher ou manger ces plantes envahissantes ?

Face aux espèces invasives, l’approche n’est pas toujours binaire. Deux des « pestes végétales » les plus connues de La Réunion, le Goyavier et la Vigne marronne, illustrent parfaitement la complexité de la gestion. Elles sont toutes deux des menaces majeures pour les milieux naturels, mais les stratégies pour les contenir sont radicalement différentes. La Vigne marronne (Rubus alceifolius), avec ses lianes épineuses qui peuvent former des fourrés impénétrables de plusieurs mètres de haut, est l’ennemi public numéro un. Elle étouffe tout sur son passage et sa capacité de reproduction est phénoménale. Pour elle, la seule stratégie viable est l’éradication totale. L’arrachage manuel est la méthode privilégiée, et il est crucial de ne laisser aucun fragment de racine en terre, car chacun peut donner naissance à une nouvelle plante.

Comparaison visuelle entre branches de goyavier avec fruits rouges et tiges épineuses de vigne marronne à La Réunion

Le cas du Goyavier (Psidium cattleianum) est plus nuancé. Tout aussi envahissant, il a su paradoxalement s’intégrer à l’économie et à la culture locales. Ses petits fruits rouges acidulés sont très appréciés en confitures, gelées ou jus. À La Plaine des Palmistes, une véritable filière artisanale s’est développée, soutenue par des groupements comme le GIEE Nout’goyavier. Ici, la stratégie n’est pas l’éradication mais une valorisation économique contrôlée. En récoltant les fruits et en utilisant son bois, on limite sa propagation tout en créant une activité économique. La cueillette est donc autorisée, et même encouragée, mais uniquement en dehors des zones naturelles protégées où il reste un ennemi à abattre.

Stratégies de gestion : Goyavier vs Vigne marronne
Critère Goyavier (Psidium cattleianum) Vigne marronne (Rubus alceifolius)
Stratégie recommandée Valorisation économique contrôlée Éradication totale
Cadre légal Récolte autorisée hors zones protégées Arrachage obligatoire en milieu naturel
Méthode de lutte Exploitation du bois, récolte des fruits Arrachage manuel sans laisser de fragments
Acteurs impliqués GIEE Nout’Goyavier, artisans locaux ONF, associations d’insertion
Impact économique Filière créatrice d’emplois locaux Coûts de lutte élevés

L’erreur de cueillir une orchidée sauvage qui peut vous coûter très cher

Si la gestion de certaines espèces invasives est complexe, pour la flore endémique et indigène, la règle est d’une simplicité absolue : on ne touche à rien. L’envie de cueillir une fleur magnifique, surtout une orchidée sauvage, est compréhensible. Mais ce geste est une véritable agression contre l’écosystème. La Direction de l’Environnement (DEAL) définit une espèce invasive comme une espèce exotique menaçant les espèces indigènes. À l’inverse, protéger une espèce indigène, c’est préserver l’équilibre originel.

On entend par Espèce Invasive ou Espèce Exotique Envahissante, une espèce exotique dont l’introduction par l’homme sur un territoire menace les écosystèmes, les habitats ou les espèces indigènes avec des conséquences écologiques, économiques ou sanitaires négatives.

– DEAL Réunion, Direction de l’Environnement, de l’Aménagement et du Logement

Pourquoi une telle sévérité ? Parce que la richesse florale de La Réunion est d’une densité exceptionnelle. Dans une forêt tempérée européenne, on trouve rarement plus de cinq essences d’arbres différentes par hectare. Dans la forêt tropicale humide de La Réunion, il n’est pas rare de dénombrer près de 40 espèces d’arbres par hectare. Chaque plante, chaque orchidée, fait partie d’un réseau d’interdépendances complexe avec les insectes, les oiseaux et les champignons. Cueillir une fleur, ce n’est pas seulement retirer un élément du décor, c’est potentiellement empêcher la pollinisation et la reproduction d’une espèce rare, voire la priver de son unique chance de survie.

Au-delà de l’impact écologique, il faut savoir que la cueillette dans le cœur du Parc National, qui couvre 42% de l’île, est strictement interdite et lourdement sanctionnée. L’amende pour prélèvement d’espèces protégées peut atteindre plusieurs milliers d’euros. Le plus beau souvenir que vous puissiez ramener d’une orchidée sauvage, c’est une photographie, qui laisse la plante intacte pour les futurs randonneurs et pour l’équilibre de la forêt. Le véritable amour de la nature se mesure à notre capacité à admirer sans posséder, à toucher avec les yeux plutôt qu’avec les mains.

Comment distinguer le Gecko vert endémique du grand Gecko vert de Madagascar invasif ?

La menace invasive ne se limite pas à la flore. La faune est également touchée, avec des conséquences tout aussi dramatiques. Le cas des geckos verts à La Réunion est emblématique. Il existe une espèce endémique, le Gecko vert de Manapany (Phelsuma inexpectata), qui est en danger critique d’extinction. Ce petit reptile, qui ne dépasse pas 10 cm, est un bijou de la nature locale, un maillon essentiel de son écosystème. Malheureusement, il est aujourd’hui menacé par un cousin bien plus grand et agressif : le Grand gecko vert de Madagascar (Phelsuma grandis).

Introduit involontairement sur l’île, cet envahisseur peut atteindre 30 cm. Il est non seulement un compétiteur direct pour la nourriture et l’habitat, mais il est aussi un prédateur du gecko endémique. La cohabitation est impossible. Pour le randonneur attentif, savoir les distinguer est un premier pas pour aider les scientifiques à cartographier l’invasion. La taille est le premier indice : si le gecko est plus grand que votre main, c’est très probablement l’espèce invasive. La couleur est aussi un indicateur : l’espèce malgache arbore des taches rouge vif très marquées, tandis que les marques du gecko de Manapany sont plus discrètes. Enfin, l’habitat est crucial : le gecko endémique est timide et se cantonne aux zones sèches du sud de l’île (Manapany, Saint-Joseph), souvent sur des vacoas ou des lataniers. L’envahisseur, lui, est partout, y compris dans les jardins et sur les murs des maisons.

Cette situation est loin d’être un cas isolé. Selon le Parc National, plus de 100 espèces exotiques sont devenues très envahissantes dans les milieux naturels de l’île, menaçant directement la faune locale. Si vous apercevez un gecko vert, surtout en dehors de la zone de Manapany, le bon réflexe n’est pas d’intervenir, mais de signaler. Prenez une photo et utilisez les outils dédiés pour aider les scientifiques à suivre la progression de l’invasion et à protéger les derniers refuges de notre patrimoine animal.

Quelle application utiliser pour signaler une plante inconnue aux scientifiques locaux ?

Le randonneur moderne dispose d’un outil puissant dans sa poche : son smartphone. Au-delà de la navigation GPS, il peut devenir un terminal de science participative. Face à une plante ou un animal inconnu, le réflexe de prendre une photo et de la partager peut fournir des données précieuses aux scientifiques qui luttent contre les EEE. Plusieurs applications permettent de transformer une simple observation en un signalement utile, mais toutes n’ont pas le même objectif.

Main tenant un smartphone dos visible dans une forêt tropicale de La Réunion, fougères arborescentes en arrière-plan

Pour l’identification rapide d’une plante, Pl@ntNet est l’outil le plus performant. Développée par des organismes de recherche français dont le CIRAD, son intelligence artificielle reconnaît une plante à partir de photos de ses feuilles, fleurs ou fruits. Sa base de données sur la flore réunionnaise est particulièrement riche. Pour signaler spécifiquement des espèces animales invasives, GECO est l’application de référence à La Réunion. Dédiée à la faune, elle permet de transmettre en temps réel des observations au Groupe d’Etude et de conservation des vertébrés et de leurs écosystèmes (GEIR). Enfin, pour un signalement plus formel, notamment d’espèces rares ou protégées, INPN Espèces est l’application de l’Inventaire National du Patrimoine Naturel, garantissant une validation scientifique rigoureuse.

Top 3 applications pour le naturaliste à La Réunion
Application Spécialité Points forts Usage recommandé
INPN Espèces Inventaire national officiel Base de données nationale, validation scientifique Signalements d’espèces rares ou protégées
GECO Faune et EEE à La Réunion Focus local, suivi temps réel par le GEIR Espèces invasives animales
Pl@ntNet Identification de la flore IA de reconnaissance, base réunionnaise riche Identification rapide des plantes

Un bon signalement, c’est plus qu’une simple photo. Pour être exploitable, il doit être précis : activez la géolocalisation, prenez plusieurs clichés (vue d’ensemble, détail de la fleur ou des feuilles), et notez le contexte (plante isolée ou en colonie). Ce faisant, vous ne vous contentez plus d’observer la nature, vous participez activement à sa connaissance et à sa protection.

À retenir

  • Vos semelles de chaussures sont le principal vecteur de propagation des graines d’espèces invasives entre les différents sites naturels de l’île.
  • L’endémisme exceptionnel de La Réunion (plus de 30% de la flore est unique au monde) rend ses écosystèmes extrêmement vulnérables à toute nouvelle introduction.
  • Des gestes simples comme le nettoyage de votre équipement, le signalement via des applications dédiées et le fait de ne pas nourrir les animaux errants transforment chaque randonneur en un acteur essentiel de la protection.

Pourquoi ne pas nourrir les chats errants aide paradoxalement à sauver les oiseaux marins ?

Terminons par l’un des exemples les plus contre-intuitifs et les plus poignants de l’impact de nos actions : la question des chats errants. Nourrir un chat qui semble affamé est un geste qui part d’une bonne intention, un acte de compassion. Pourtant, à La Réunion, ce geste peut avoir des conséquences écologiques désastreuses et contribuer à l’extinction d’espèces d’oiseaux marins uniques au monde, comme le Pétrel de Barau.

Cet oiseau endémique niche dans les plus hauts remparts de l’île. Après l’éclosion, les jeunes pétrels, encore inexpérimentés, s’envolent pour la première fois vers la mer, souvent de nuit. Désorientés par la pollution lumineuse des villes côtières, beaucoup s’échouent au sol. Vulnérables, ils deviennent des proies faciles pour les prédateurs, au premier rang desquels les chats. En nourrissant les populations de chats errants, même loin des zones de nidification, on maintient artificiellement des densités de prédateurs très élevées. Un chat bien nourri ne perd pas son instinct de chasseur ; il continue de tuer pour le plaisir ou par réflexe, mais avec plus d’énergie et de succès. Chaque gamelle déposée dans la rue est une contribution indirecte à la pression de prédation sur des espèces déjà au bord de l’extinction.

Les chiffres sont alarmants. La population de Pétrels de Barau est estimée à seulement entre 2000 et 4000 couples reproducteurs. Chaque individu compte. La lutte pour leur survie passe par des actions de sauvetage des oiseaux échoués (menées par la SEOR), mais aussi par la gestion des prédateurs. Ne pas nourrir les chats errants et soutenir les programmes de stérilisation menés par les associations sont les deux manières les plus efficaces pour un citoyen de contribuer à la survie de ces oiseaux emblématiques. C’est l’ultime leçon du randonneur responsable : parfois, la meilleure façon d’aider la nature est de s’abstenir d’intervenir, en comprenant les complexes chaînes de cause à effet.

En comprenant que chaque élément de votre équipement est un vecteur potentiel, et que chaque geste, même celui qui part d’une bonne intention, a un impact, vous cessez d’être un simple spectateur. Vous devenez un gardien. Intégrez ces réflexes à votre pratique : avant votre prochaine sortie, faites du brossage de vos chaussures un rituel aussi essentiel que de préparer votre gourde d’eau. La survie des trésors naturels de La Réunion dépend de cette somme de responsabilités individuelles.

Rédigé par Cécile Hoarau, Ingénieur Écologue et botaniste, ancienne chargée de mission au Parc National de La Réunion. Elle est l'experte des forêts primaires et de la biodiversité endémique.