# Comprendre la richesse des écosystèmes variés de l’île intense

L’île de La Réunion constitue un laboratoire vivant de biodiversité à l’échelle planétaire. Cette terre volcanique de 2 512 km², située au cœur de l’océan Indien, abrite une mosaïque d’écosystèmes dont la diversité défie l’imagination. Du littoral corallien aux sommets altimontains culminant à plus de 3 000 mètres, chaque étage altitudinal révèle des formations végétales uniques, façonnées par des millions d’années d’isolement géographique. Avec plus de 35% de sa surface encore couverte par des forêts primaires et des formations végétales intactes, La Réunion se positionne comme un hotspot de biodiversité mondiale reconnu par l’UNESCO. Cette exceptionnelle richesse biologique s’explique par une conjugaison de facteurs : un relief tourmenté créant plus de 100 microclimats, un volcanisme actif perpétuellement régénérateur, et une histoire géologique relativement récente permettant encore aujourd’hui d’observer les processus de colonisation et de spéciation en temps réel.

Les écosystèmes côtiers de la réunion : du littoral corallien aux mangroves reliques

Les écosystèmes littoraux réunionnais représentent une mince bande de vie d’une richesse insoupçonnée, s’étendant sur 207 kilomètres de côtes aux physionomies contrastées. Ces milieux côtiers, bien que fortement anthropisés depuis la colonisation, conservent des reliques écologiques d’une valeur inestimable pour la compréhension de la biodiversité marine tropicale. La diversité géomorphologique du littoral crée des niches écologiques variées : plages de sable blanc d’origine corallienne à l’ouest, plages de sable noir basaltique au sud-est, falaises et trottoirs rocheux battus par l’océan dans les zones exposées. Chaque typologie de côte accueille une communauté biologique spécifique, adaptée aux contraintes du milieu marin tropical.

Les récifs coralliens de l’ermitage et de Saint-Leu face au blanchissement

Les formations coralliennes de La Réunion s’étendent principalement le long de la côte occidentale, protégées des houles cycloniques par leur orientation. Le récif de l’Ermitage-La Saline, classé en réserve naturelle nationale, constitue le plus vaste ensemble corallien de l’île avec ses 12 kilomètres carrés de surface récifale. Cette barrière protectrice abrite plus de 190 espèces de coraux constructeurs et près de 500 espèces de poissons récifaux. Cependant, les récifs réunionnais subissent de plein fouet les conséquences du réchauffement climatique. Les événements de blanchissement massif observés en 2016 et 2019 ont affecté jusqu’à 70% des colonies coralliennes dans certaines zones, révélant la vulnérabilité extrême de ces écosystèmes face aux variations thermiques. Les coraux Acropora et Pocillopora, espèces dominantes des pentes externes, se montrent particulièrement sensibles à ces stress thermiques.

La mangrove de Saint-Paul : refuge de biodiversité en milieu tropical

L’étang de Saint-Paul héberge l’unique mangrove naturelle de La Réunion, vestige d’écosystèmes autrefois plus répandus sur le littoral. Cette formation relictuelle de 6 hectares constitue un laboratoire écologique</em

d’étude précieux pour comprendre le fonctionnement des zones humides littorales en milieu tropical insulaire. Dominée par le Palétuvier blanc (Avicennia marina), cette mangrove joue un rôle de filtre naturel en retenant les sédiments et une partie des polluants issus du bassin versant. Elle constitue également une nurserie pour de nombreuses espèces de poissons côtiers, de crustacés et de mollusques, qui trouvent dans l’entrelacs de racines un abri contre les prédateurs. Pour vous promener au cœur de cet écosystème fragile sans l’abîmer, un sentier d’interprétation balisé permet d’observer la faune et la flore tout en limitant le piétinement des berges.

Sur le plan ornithologique, l’étang de Saint-Paul et sa mangrove accueillent plus d’une cinquantaine d’espèces d’oiseaux, dont des limicoles migrateurs et plusieurs espèces nicheuses emblématiques comme la Gallinule ou le Héron strié. Les roselières et les zones inondables attenantes fonctionnent comme un continuum écologique reliant le milieu marin à l’intérieur des terres, ce qui renforce la résilience globale de la zone humide. Face à la pression urbaine et aux risques de comblement, des mesures de protection strictes ont été mises en place, incluant la classification du site en réserve naturelle nationale. Pour concilier découverte et préservation, il est recommandé de rester sur les sentiers, de limiter le bruit et de privilégier les sorties encadrées par des guides naturalistes.

Les herbiers de phanérogames marines de la baie de Saint-Pierre

Moins spectaculaires que les récifs coralliens, les herbiers de phanérogames marines de la baie de Saint-Pierre n’en sont pas moins essentiels à l’équilibre des écosystèmes côtiers de La Réunion. Constitués principalement de Halophila et de Halodule, ces “prairies sous-marines” forment de véritables poumons verts, capables de stocker plusieurs tonnes de carbone par hectare sous forme de biomasse et de sédiments. À la manière d’une forêt immergée, leurs feuilles ralentissent les courants, piègent les particules en suspension et stabilisent les fonds sableux, limitant ainsi l’érosion du littoral. Pour la faune marine locale, des tortues vertes aux poissons juvéniles, ces herbiers offrent à la fois nourriture, refuge et zones de reproduction.

Sur le plan écologique, ces herbiers jouent un rôle de zone tampon entre les récifs frangeants et le large, en filtrant une partie des nutriments et en atténuant l’impact des houles modérées. Des études récentes menées dans l’océan Indien montrent qu’une bonne connectivité entre mangroves, herbiers et récifs coralliens augmente significativement la résilience des écosystèmes face aux perturbations climatiques. À Saint-Pierre, cette continuité écologique reste partiellement fonctionnelle, mais elle est fragilisée par l’envasement, les ancrages sauvages et certains rejets urbains. Si vous pratiquez la plongée ou le snorkeling, éviter de poser les palmes dans les herbiers, de remuer les sédiments ou d’y jeter l’ancre constitue déjà un geste concret pour préserver ces milieux discrets mais vitaux.

La faune endémique des bassins côtiers : crabes violonistes et poissons gobie

Aux interfaces entre terre et mer, les bassins côtiers, estuaires et petits marais saumâtres de La Réunion abritent une faune endémique remarquablement adaptée aux variations de salinité et de niveau d’eau. Parmi les plus emblématiques, les crabes violonistes (Uca spp.) occupent les vasières et les berges boueuses, où ils creusent des terriers qui aèrent le sédiment et participent au recyclage de la matière organique. Les mâles, reconnaissables à leur pince hypertrophiée, l’agitent comme un drapeau lors de véritables parades nuptiales, offrant aux promeneurs un spectacle à la fois scientifique et esthétique. Ces crustacés jouent aussi un rôle de maillon intermédiaire dans les chaînes trophiques, en transformant les débris végétaux en biomasse accessible à de nombreux prédateurs.

Les petits poissons gobies, quant à eux, colonisent les zones de transition où l’eau douce des ravines rencontre l’eau salée du lagon. Plusieurs espèces, parfois endémiques des Mascareignes, ont développé des adaptations étonnantes, comme la capacité à remonter des cascades à l’aide de leurs nageoires ventrales transformées en ventouses. Ces migrations amphihalines illustrent la fonction de corridor écologique des cours d’eau réunionnais entre montagne et mer. Pour observer ces animaux sans les perturber, il est préférable de se placer en retrait des berges, d’éviter de retourner les pierres ou de piétiner les zones boueuses qui servent d’abri et de nourricerie.

La forêt primaire de bélouve et les écosystèmes hygrophiles d’altitude

En gagnant les hauteurs de l’île intense, on pénètre dans un tout autre univers écologique : celui des forêts hygrophiles d’altitude, perpétuellement baignées de brumes et d’embruns nuageux. La forêt primaire de Bébour-Bélouve, située entre 1 200 et 1 800 mètres d’altitude sur les pentes orientales du Piton des Neiges, constitue l’un des derniers grands ensembles de forêt tropicale de montagne relativement intacte dans l’océan Indien. Ici, l’humidité quasi permanente, les températures fraîches et les sols profonds façonnent des formations végétales luxuriantes, dominées par les célèbres “Bois de couleurs des Hauts”. Ce massif forestier est un véritable château d’eau pour La Réunion, captant les précipitations orographiques et alimentant les principales rivières de l’est de l’île.

Le massif forestier de la plaine des chicots : sanctuaire du tuit-tuit

Au nord du Piton des Neiges, le massif de la Plaine des Chicots et de la Roche Écrite abrite l’un des oiseaux les plus menacés de France : le Tuit-tuit (Coracina newtoni), parfois appelé “Échenilleur de La Réunion”. Cette espèce endémique, dont la population ne dépassait pas 40 individus au début des années 2000, dépend étroitement de la qualité des forêts de montagne encore préservées. Le sous-bois y est relativement ouvert, dominé par une canopée de Bois de couleurs, de fougères arborescentes et de mousses abondantes qui tapissent troncs et rochers. C’est dans cette architecture complexe que le Tuit-tuit trouve insectes, chenilles et autres invertébrés constituant l’essentiel de son régime alimentaire.

Les menaces qui pèsent sur cette espèce illustrent parfaitement les enjeux de conservation des écosystèmes d’altitude à La Réunion : prédation par les rats et chats harets, fragmentation des habitats, concurrence de plantes exotiques envahissantes. Un vaste programme de restauration écologique, mené depuis plus de quinze ans, a permis de stabiliser puis d’augmenter légèrement les effectifs du Tuit-tuit grâce à la pose de pièges, à la régulation des prédateurs et à la replantation d’essences indigènes. Pour les randonneurs, la traversée de la Plaine des Chicots est l’occasion d’observer ce milieu forestier unique, à condition de rester sur les sentiers balisés et de respecter les zones de quiétude mises en place pour l’avifaune.

Les fougères arborescentes et lichens épiphytes du cirque de salazie

Le cirque de Salazie, l’un des plus arrosés de l’île avec des cumuls annuels dépassant localement les 6 000 mm de pluie, abrite des forêts hygrophiles où dominent les fougères arborescentes et une flore épiphyte exubérante. Les grandes fougères arborescentes, comme Cyathea borbonica ou Cyathea glauca, peuvent atteindre plus de 6 mètres de hauteur et créer un étage végétal intermédiaire entre le sol et la canopée. Leurs frondes déployées, semblables à de grands parapluies verts, offrent un support idéal pour une multitude de mousses, lichens et petites orchidées qui prospèrent dans cette atmosphère saturée d’humidité. À la manière de véritables “immeubles végétaux”, ces fougères augmentent la surface disponible pour la vie et multiplient les niches écologiques.

Les lichens épiphytes, quant à eux, jouent un rôle important dans le cycle des nutriments et la captation de l’eau de pluie ou du brouillard. Certains forment de longues barbes grisâtres pendantes, d’autres dessinent des croûtes colorées sur les troncs et branches, contribuant à la singularité paysagère de Salazie. Parce qu’ils sont très sensibles à la qualité de l’air, ces lichens constituent de bons bio-indicateurs de l’état de santé des forêts de montagne. Lors de vos balades sur les sentiers aménagés, comme celui de la forêt de Bélouve vers le Trou de Fer, prenez le temps d’observer ces “jardins suspendus” : ils traduisent la qualité exceptionnelle de l’écosystème hygrophile réunionnais.

La bryoflore des zones humides de la forêt de Bébour-Bélouve

Les forêts de Bébour et de Bélouve se distinguent également par leur bryoflore exceptionnelle, c’est-à-dire l’ensemble des mousses, hépatiques et anthocérotes qui tapissent le sol, les rochers et les troncs. Dans les zones les plus humides, certaines parcelles présentent un taux de recouvrement par les bryophytes supérieur à 80 %, donnant l’impression de marcher au cœur d’un monde miniature. Ces plantes, dépourvues de véritables racines, absorbent directement l’eau et les nutriments à travers toute leur surface, ce qui les rend particulièrement sensibles aux variations d’humidité et aux polluants atmosphériques. Elles jouent un rôle fondamental dans la rétention d’eau, la protection des sols contre l’érosion et la création d’un microclimat stable au ras du sol.

La diversité spécifique de cette bryoflore est remarquable pour une île de la taille de La Réunion, avec plusieurs dizaines d’espèces endémiques ou rares à l’échelle régionale. Des inventaires récents mettent en lumière des associations floristiques originales, notamment sur les troncs moussus des vieux arbres de la forêt primaire. Pour limiter la dégradation de ces milieux, il est crucial de rester sur les passerelles et caillebotis mis en place, car le piétinement répété peut suffire à détruire des années de croissance de ces coussins de mousses. Si vous pratiquez la photographie naturaliste, privilégier le zoom plutôt que le hors-sentier permet de concilier passion et préservation.

Les espèces endémiques menacées : bois de couleurs et bois de rempart

Les forêts hygrophiles d’altitude de Bébour-Bélouve et des cirques voisins abritent un cortège d’arbres endémiques regroupés sous l’appellation de “Bois de couleurs des Hauts”. Parmi eux, des espèces comme le Bois de rempart (Aspidosperma rimplasson), le Bois de pomme (Syzygium cymosum) ou encore le Mahot-rempart (Dombeya spp.) figurent parmi les plus menacées. Ces essences, souvent cantonnées à des pentes abruptes ou à des zones difficiles d’accès, ont été relativement épargnées par les défrichements anciens, mais subissent aujourd’hui la concurrence d’espèces exotiques envahissantes telles que le Goyavier de Cattley ou le Longose. Leur faible aire de répartition et leur régénération parfois limitée en font des priorités pour les programmes de conservation.

Des opérations de restauration écologique sont en cours dans plusieurs secteurs, combinant arrachage manuel des plantes invasives, mise en défens de certaines parcelles et replantation de jeunes Bois de couleurs issus de pépinières spécialisées. Ces efforts visent à reconstituer des peuplements forestiers plus proches des conditions originelles, capables de jouer pleinement leur rôle de réservoir de biodiversité et de régulateur hydrologique. Pour le visiteur, comprendre la valeur patrimoniale de ces essences – parfois discrètes mais écologiquement majeures – incite à un comportement plus respectueux : ne pas cueillir, ne pas prélever, et signaler aux gestionnaires toute observation de dégradation ou de dépôts sauvages dans ces secteurs sensibles.

Les écosystèmes volcaniques actifs du piton de la fournaise

Sur la partie sud-est de l’île intense, le Piton de la Fournaise offre un laboratoire grandeur nature de dynamique volcanique et de colonisation biologique. L’un des volcans les plus actifs au monde, avec en moyenne une à deux éruptions par an, renouvelle régulièrement ses paysages en recouvrant d’anciennes coulées par des laves fraîches. À première vue, ces étendues de basalte noir, de scories et de lapillis semblent hostiles à la vie, comparables à un désert minéral. Pourtant, à l’échelle de quelques années à quelques décennies, un processus progressif de colonisation s’enclenche, transformant peu à peu ces coulées récentes en nouveaux habitats pour la flore et la faune. Observer cette succession écologique, c’est un peu comme remonter le temps et suivre, pas à pas, la naissance d’un écosystème.

La colonisation végétale des coulées basaltiques récentes de 2007 et 2020

Les grandes éruptions de 2007 et 2020 ont généré des coulées de lave spectaculaires, dévalant parfois jusqu’à l’océan et remodelant en profondeur certains tronçons du Grand Brûlé. Quelques années seulement après leur mise en place, de premières plantes pionnières commencent à coloniser les fissures et dépressions du basalte refroidi. Parmi elles, on retrouve souvent des fougères rudérales, des graminées résistantes à la sécheresse et quelques arbustes indigènes capables de supporter de fortes amplitudes thermiques. Ces espèces agissent comme des “ingénieurs de l’écosystème” en accumulant de la matière organique, en retenant les poussières et en créant des micro-habitats propices à l’installation d’autres plantes moins tolérantes.

La vitesse de cette colonisation dépend de plusieurs facteurs : proximité de sources de propagules (forêts voisines, fourrés relictuels), conditions climatiques locales, porosité du substrat et fréquence des retombées de cendres. Sur les coulées exposées aux alizés humides, la végétation peut s’installer plus rapidement, profitant des brouillards fréquents et des précipitations orographiques. À l’inverse, sur les surfaces très compactes et surexposées au soleil, le processus peut prendre plusieurs décennies. Pour les randonneurs qui empruntent les sentiers balisés du Grand Brûlé, l’observation de ces gradients de végétation, d’une coulée à l’autre, permet de comprendre concrètement ce qu’est une “chronoséquence” écologique.

Les lichens pionniers sur les scories et lapillis du cratère dolomieu

Avant même l’installation des premières plantes vasculaires, ce sont souvent les lichens qui ouvrent la voie à la vie sur les scories et lapillis du cratère Dolomieu. Ces organismes symbiotiques, formés par l’association d’un champignon et d’une algue ou d’une cyanobactérie, sont capables de se fixer sur les surfaces les plus inhospitalières. En sécrétant des acides organiques, ils contribuent à la dégradation chimique du basalte, favorisant ainsi la formation d’un sol naissant. À la manière de minuscules “usines chimiques”, les lichens pionniers transforment la roche nue en un substrat progressivement plus fertile, où d’autres organismes pourront à terme s’installer.

Les conditions extrêmes régnant au sommet du volcan – fortes amplitudes thermiques, rayonnement UV intense, vents violents – font de ces lichens de véritables champions de la résilience. Leur présence constitue aussi un indicateur du temps écoulé depuis la dernière émission de matériaux pyroclastiques : plus le couvert lichénique est développé, plus la surface est ancienne. Pour les scientifiques, l’étude de ces communautés fournit des informations précieuses sur la vitesse des processus de biogéochimie en milieu volcanique actif, avec des parallèles possibles pour la colonisation de milieux extraterrestres comme Mars.

La faune invertébrée des tunnels de lave et cavités volcaniques

En profondeur, sous les coulées figées du Piton de la Fournaise, un autre monde se déploie : celui des tunnels de lave, grottes volcaniques et cavités obscures. Ces milieux souterrains, caractérisés par une obscurité permanente, une température relativement constante et une forte humidité, hébergent une faune invertébrée spécialisée. Araignées troglophiles, collemboles, isopodes ou encore insectes aptères y ont développé des adaptations singulières : dépigmentation, réduction des yeux, allongement des antennes et des pattes pour mieux explorer l’environnement. Comme dans les romans d’exploration scientifique, pénétrer – avec les autorisations nécessaires – dans ces tunnels, c’est découvrir un écosystème quasi autonome, nourri par les apports organiques extérieurs et les micro-organismes.

Plusieurs espèces découvertes dans les tunnels de lave de La Réunion se révèlent endémiques et parfois encore mal connues, ce qui souligne l’importance de préserver ces habitats confidentiels. Les visites spéléologiques encadrées sont strictement réglementées afin de limiter les perturbations : dérangement, modification du microclimat, introduction accidentelle d’espèces exotiques. Si vous êtes tenté par cette expérience, il est indispensable de passer par des guides agréés, de respecter scrupuleusement les consignes de sécurité et de ne jamais prélever ni déplacer les formations minérales ou les organismes observés. La bonne santé de ces écosystèmes souterrains participe à la richesse globale de la biodiversité volcanique de l’île intense.

Les savanes d’altitude et pelouses éricoïdes des hauts de l’île

Entre 1 700 et 2 500 mètres d’altitude, les forêts denses laissent progressivement place à des formations plus ouvertes : savanes d’altitude, fourrés de Branles et pelouses éricoïdes. Ces paysages, souvent balayés par les vents et soumis à des amplitudes thermiques marquées, offrent un contraste saisissant avec les forêts hygrophiles des versants sous le vent. Les sols y sont généralement peu développés, pierreux, parfois enrichis en scories volcaniques anciennes, ce qui limite la hauteur et la densité de la végétation. Pourtant, ces milieux apparemment austères abritent un cortège de plantes et d’animaux finement adaptés aux conditions xériques et au rayonnement solaire intense. Ils jouent aussi un rôle majeur dans la protection des sols contre l’érosion et dans la régulation des écoulements superficiels.

La végétation xérophile du maïdo et du piton des neiges

Sur les hauts plateaux du Maïdo comme sur les pentes supérieures du Piton des Neiges, la végétation se caractérise par une physionomie basse et rabougrie, dominée par des arbustes et sous-arbrisseaux xérophiles. Les Branles verts (Erica spp.), les Branles blancs (Agauria salicifolia) ou encore les Ambavilles forment des fourrés denses, souvent impénétrables, qui structurent le paysage. Leurs petites feuilles coriaces, parfois recouvertes de poils, limitent la transpiration et les pertes en eau, une adaptation indispensable dans des milieux où le vent accentue l’évaporation. De nombreuses espèces herbacées, dont certaines endémiques, se glissent dans les interstices, profitant de l’ombre partielle et de l’humidité résiduelle au pied des fourrés.

Ces pelouses éricoïdes n’ont rien d’un “désert botanique” : on y trouve une diversité floristique élevée, même si les formes de vie sont moins spectaculaires qu’en forêt. Au printemps austral, la floraison simultanée de plusieurs espèces d’éricacées, de composées et de petites renonculacées colore les versants de touches blanches, jaunes ou rosées. Pour le randonneur, c’est l’occasion d’observer in situ comment la contrainte climatique façonne la physiologie et l’architecture des plantes. Rester sur les sentiers est ici aussi crucial, car ces végétations basses sont très sensibles au piétinement, surtout sur les pentes instables du Piton des Neiges.

Les adaptations morphologiques des branles et tamarins des hauts

Les Branles et les Tamarins des Hauts (Acacia heterophylla) illustrent à merveille la capacité de la flore réunionnaise à s’adapter aux contraintes des milieux d’altitude. Le Tamarin des Hauts, par exemple, présente des feuilles réduites à de fins phyllodes, qui limitent la surface d’évaporation tout en maintenant une photosynthèse efficace. Son port souvent incliné, voire torturé, résulte de l’action combinée des vents dominants et des épisodes cycloniques, donnant naissance à des silhouettes singulières qui marquent l’imaginaire des visiteurs. Les Branles, quant à eux, développent des systèmes racinaires profonds et étendus, capables de s’ancrer dans les fissures des roches volcaniques et de stabiliser les sols.

Ces adaptations morphologiques ne sont pas seulement des curiosités botaniques : elles ont une importance fonctionnelle pour l’ensemble de l’écosystème. En retenant les particules fines, en ralentissant le ruissellement et en créant des micro-habitats plus humides à leur pied, Branles et Tamarins favorisent l’installation d’autres espèces végétales et de nombreux invertébrés. À l’échelle du paysage, ils contribuent à limiter l’érosion et les glissements de terrain, tout en jouant un rôle dans le stockage de carbone. Comprendre ces interactions aide à mieux appréhender l’enjeu que représente la lutte contre les incendies récurrents qui affectent ces milieux depuis plusieurs décennies.

Les endémiques botaniques du plateau de cilaos : bois de senteur blanc

Le plateau de Cilaos, perché à plus de 1 200 mètres d’altitude et cerné de remparts vertigineux, abrite plusieurs joyaux botaniques endémiques, dont le célèbre Bois de Senteur Blanc (Ruizia cordata ou espèces proches selon les auteurs). Cette espèce, autrefois largement répandue, a vu son aire de répartition se réduire drastiquement sous l’effet des défrichements et de la concurrence d’espèces introduites. Aujourd’hui, quelques populations relictuelles subsistent dans des secteurs difficilement accessibles, ce qui a motivé sa protection stricte et des programmes de multiplication en pépinière. Le Bois de Senteur Blanc se reconnaît à son feuillage aromatique et à ses fleurs délicates, qui attirent une diversité de pollinisateurs, notamment des insectes endémiques.

Autour de Cilaos, d’autres espèces rares, parfois limitées à quelques ravines ou pentes bien exposées, complètent ce patrimoine botanique unique. Les gestionnaires du Parc national et diverses associations locales collaborent pour restaurer des corridors écologiques permettant à ces plantes de recoloniser des habitats favorables. Pour le visiteur curieux de la flore de montagne, privilégier les sorties encadrées par des botanistes ou des guides formés offre l’assurance de découvrir ces endémiques sans risquer de les piétiner ou de les perturber. C’est aussi l’occasion de mieux comprendre pourquoi chaque “Bois de Senteur Blanc” observé représente une petite victoire de la conservation.

Le rôle écologique des papangues dans la régulation des populations de rongeurs

Au-dessus des savanes d’altitude, des pelouses éricoïdes et des cultures des hauts, plane une silhouette emblématique : celle du Papangue (Circus maillardi), seul rapace diurne nicheur endémique de La Réunion. Ce busard, qui fréquente aussi bien les milieux ouverts de Cilaos que les pentes du Maïdo ou certaines zones agricoles, joue un rôle clé dans la régulation des populations de rongeurs, notamment les rats introduits. En chassant à vue, rasant le sol à faible hauteur, il capture également des lézards, des petits oiseaux et parfois des insectes, contribuant à l’équilibre des réseaux trophiques de ces milieux d’altitude. Sa présence est ainsi un indicateur de la bonne fonctionnalité des écosystèmes ouverts réunionnais.

Comme beaucoup d’espèces insulaires, le Papangue est toutefois vulnérable : destruction d’habitats de nidification, empoisonnements indirects liés à l’utilisation de rodenticides, collisions avec les infrastructures. Des campagnes de sensibilisation insistent désormais sur la nécessité de limiter l’usage de certains produits toxiques et de préserver des zones de quiétude pour la nidification. Pour les amateurs de nature, observer un Papangue en chasse au-dessus des Brandes ou des champs de canne est un moment privilégié, à vivre à distance avec jumelles, sans chercher à l’approcher ou à repérer ses nids, afin de ne pas compromettre sa reproduction.

Les ravines et cours d’eau permanents : corridors écologiques essentiels

Véritables artères de l’île intense, les ravines et cours d’eau permanents assurent la connexion écologique entre les sommets montagneux et le littoral. Souvent encaissées, ponctuées de cascades et de bassins, ces vallées fluviales hébergent une faune et une flore spécifiques, adaptées aux fluctuations de débit et à la puissance des crues tropicales. Elles servent aussi de couloirs de dispersion pour de nombreuses espèces, permettant la circulation des gènes entre populations isolées dans les cirques et sur les versants. À l’échelle paysagère, ces corridors hydrologiques contribuent à la stabilisation des versants, au transport des sédiments vers le littoral et à l’alimentation des nappes phréatiques.

La biodiversité aquatique endémique des rivières langevin et des marsouins

Les rivières Langevin et des Marsouins comptent parmi les cours d’eau les plus emblématiques de La Réunion, tant pour leurs paysages spectaculaires que pour leur biodiversité aquatique. Leur faune est dominée par des espèces amphihalines, c’est-à-dire dont le cycle de vie alterne entre eau douce et eau de mer. Plusieurs gobies, crevettes et anguilles endémiques ou indigènes remontent ainsi les cours d’eau depuis l’océan pour se reproduire ou achever leur croissance. Pour franchir les chutes et les rapides, certains poissons développent des stratégies fascinantes, utilisant leur bouche et leurs nageoires ventrales comme des ventouses pour “escalader” les parois rocheuses, un comportement qui ne laisse pas d’étonner les biologistes.

Ces communautés aquatiques restent toutefois fragiles face aux modifications du régime hydrologique (captages, micro-centrales), à la pollution diffuse et à la fragmentation des habitats par les ouvrages transversaux. La mise en place de réserves biologiques et de tronçons protégés, combinée à des suivis scientifiques réguliers, vise à conserver le bon état écologique de ces rivières. Pour les baigneurs et amateurs de canyoning, limiter l’usage de produits solaires non biodégradables, éviter le piétinement des zones de frayère et respecter les consignes locales participe à la préservation de cette biodiversité aquatique unique au monde.

Les cabris marrons et espèces invasives dans les gorges isolées

Dans les gorges les plus reculées, accessibles uniquement à pied ou par hélicoptère, la dynamique écologique est fortement influencée par la présence d’animaux marrons, notamment les cabris (chèvres domestiques redevenues sauvages). En broutant de manière sélective les jeunes pousses et les espèces les plus appétentes, ces herbivores favorisent indirectement la prolifération de plantes peu consommées, souvent exotiques et envahissantes. Le résultat est une modification profonde de la structure de la végétation, avec une diminution de la régénération des espèces indigènes et une augmentation des risques d’érosion sur les pentes surpâturées. Dans certains secteurs, les cabris marrons ont ainsi contribué à la transformation de forêts relictuelles en fourrés dégradés dominés par quelques espèces opportunistes.

La gestion de ces populations marronnes constitue un défi à la fois écologique, social et éthique. Des programmes de régulation ciblée sont mis en œuvre, combinant capture, stérilisation ou abattage dans les zones les plus sensibles, afin de permettre à la végétation native de se reconstituer. Ces actions s’accompagnent de campagnes de sensibilisation sur l’impact des animaux domestiques laissés en divagation, qui peuvent à terme “sauvagiser” et coloniser des milieux jusque-là préservés. Pour les randonneurs fréquentant ces gorges isolées, ne pas nourrir les animaux rencontrés et bien refermer les clôtures ou portillons contribue à limiter la dispersion de ces espèces dans les espaces naturels protégés.

Les formations ripicoles de bois de gaulette le long de la rivière de l’est

Le long de la Rivière de l’Est, l’un des cours d’eau les plus puissants de l’île, se développent des formations ripicoles caractéristiques dominées par le Bois de gaulette (Pandanus utilis et espèces apparentées). Ces plantes aux racines échasses spectaculaires stabilisent les berges, dissipent l’énergie des crues et créent des micro-habitats ombragés pour de nombreuses espèces animales et végétales. Leurs systèmes racinaires complexes piègent les sédiments et limitent l’érosion latérale, jouant un rôle analogue à celui des palétuviers en mangrove, mais en milieu d’eau douce. Dans les anfractuosités de leurs racines et de leurs troncs, on retrouve une diversité étonnante de mousses, de fougères et de petits invertébrés.

Ces forêts-galeries, encore relativement bien conservées sur certains tronçons de la Rivière de l’Est, servent également de corridors pour la faune terrestre, qui les utilise comme voies de déplacement à l’abri des fortes chaleurs. Elles constituent en outre des filtres naturels, retenant une partie des polluants et des nutriments issus des bassins versants agricoles. Pour préserver ces formations ripicoles, il est essentiel de limiter les extractions de matériaux dans le lit de la rivière, de maintenir une ripisylve continue et de contrôler l’implantation d’espèces exotiques envahissantes comme le Raisin marron. Lors de sorties en bord de rivière, éviter de couper les racines apparentes ou de créer des sentiers informels dans ces boisements contribue à leur intégrité.

Les zones de transition et écotones : hotspots de diversité biologique

Entre chaque grand type de milieu – littoral, forêt de basse altitude, forêt de montagne, landes altimontaines – s’étendent des zones de transition appelées écotones. Loin d’être de simples frontières, ces interfaces concentrent souvent une diversité biologique supérieure à celle des habitats qu’elles séparent. On y observe la cohabitation d’espèces issues des deux milieux adjacents, mais aussi des espèces spécifiques à ces conditions intermédiaires, parfois en cours de différenciation. À La Réunion, où le relief et les microclimats varient sur de courtes distances, ces écotones sont particulièrement nombreux et complexes, ce qui en fait de véritables “hotspots” de biodiversité à l’échelle de l’île intense.

La succession végétale entre forêt mégatherme et forêt de montagne

Sur les versants exposés aux alizés, la transition entre la forêt mégatherme de basse altitude (forêt de Bois de couleurs des Bas) et la forêt de montagne (Bois de couleurs des Hauts) illustre bien la notion de succession végétale. En montant progressivement en altitude, on observe une diminution de la taille moyenne des arbres, une modification de la composition spécifique et une augmentation de la couverture en épiphytes et en mousses. Des espèces de transition, tolérant une large gamme de conditions climatiques, s’intercalent entre les cortèges floristiques typiques des Bas et des Hauts. Cette gradation continue rappelle le passage progressif entre les différentes marches d’un escalier, plutôt qu’une rupture brutale entre deux étages.

Les processus de succession végétale dans ces écotones sont influencés à la fois par les facteurs abiotiques (température, humidité, nature du sol) et par l’histoire des perturbations (cyclones, glissements de terrain, anciennes clairières anthropiques). Comprendre comment ces communautés se reconstituent après une perturbation permet de mieux orienter les actions de restauration écologique, par exemple en choisissant des espèces pionnières locales adaptées à ces conditions intermédiaires. Pour le visiteur, suivre un sentier qui grimpe des Bas vers les Hauts, comme certains itinéraires de Salazie ou de l’Est, revient à parcourir en quelques heures un gradient écologique que la nature a mis des milliers d’années à façonner.

Les microclimats du cirque de mafate favorisant la spéciation

Le cirque de Mafate, enclavé et dépourvu de routes, est un laboratoire naturel pour l’étude des microclimats et de la spéciation en milieu montagneux insulaire. En raison de son relief très découpé, de l’orientation variée de ses versants et de la présence de nombreux fonds de ravines, Mafate concentre une mosaïque de conditions climatiques sur une surface relativement restreinte. Certaines ravines restent fraîches et humides toute l’année, tandis que des crêtes exposées subissent un ensoleillement et un dessèchement importants. Ces contrastes favorisent l’isolement de petites populations d’espèces végétales et animales, qui peuvent, à long terme, diverger génétiquement et donner naissance à de nouvelles formes, voire à de nouvelles espèces.

Des études phylogénétiques récentes sur certains groupes de plantes et d’invertébrés laissent entrevoir des processus de différenciation intraspécifique en cours dans ce cirque. On peut comparer Mafate à un archipel de “micro-îles écologiques” séparées non par la mer, mais par des remparts, des ravines profondes et des différences de microclimat. Pour les habitants et les visiteurs, cette diversité se traduit par des variations sensibles de la végétation, des chants d’oiseaux ou encore des insectes rencontrés d’un îlet à l’autre. Préserver la tranquillité de ce cirque, limiter les introductions d’espèces exotiques et encadrer la fréquentation touristique, c’est aussi donner le temps à ces processus évolutifs de se poursuivre.

Les espèces relictuelles des zones intermédiaires du volcan éteint des alizés

Sur les pentes et plateaux associés à l’ancien édifice volcanique du Piton des Neiges – parfois désigné comme le volcan éteint des Alizés – subsistent des zones intermédiaires où se maintiennent des espèces relictuelles. Il s’agit de taxons qui étaient autrefois plus largement répandus, mais qui ont vu leur aire de distribution se fragmenter au fil des changements climatiques et des modifications d’usage des terres. Cantonnées à des micro-habitats particuliers (versants ombragés, talwegs humides, corniches rocheuses), ces espèces constituent de véritables témoins vivants des paléo-paysages de La Réunion. Leur présence renseigne sur l’histoire écologique de l’île et sur les trajectoires possibles de sa biodiversité face aux changements actuels.

Ces zones intermédiaires, souvent négligées car moins spectaculaires que les grands cirques ou les sommets, gagnent pourtant à être intégrées aux priorités de conservation. Elles jouent un rôle de refuge climatique potentiel, offrant à certaines espèces la possibilité de se maintenir malgré le réchauffement global. Pour les naturalistes et gestionnaires, cartographier précisément ces poches de diversité relictuelle et suivre l’évolution de leurs populations s’avère crucial pour anticiper les réponses de la biodiversité réunionnaise aux changements en cours. En tant que visiteur, adopter une démarche respectueuse – ne pas sortir des sentiers, ne pas prélever de spécimens, limiter les bruits et les déchets – contribue à la préservation discrète mais essentielle de ces témoins du passé naturel de l’île intense.